C’est toujours avec agacement que je reçois depuis des années Mme HAP... en consultation. Cette femme bibliothécaire, à l’élégance stricte, toujours surmenée, parle doucement de ses inquiétudes, en particulier pour ses filles, plus que d’elle-même.
Elle vient à chaque fois pour plusieurs motifs de consultation, en retard sur le programme établi, avec des prescriptions d’autres médecins qu’elle a été voir par ailleurs sans m’en parler et en s’auto-médiquant :
« Vous ne pourriez-pas me prescrire 2 boites de Prozac°, je n’ai vraiment pas eu le temps
de venir et je les dois au pharmacien qui refuse de me les avancer maintenant .
Pour le Lexomil*, je sais que vous n’allez pas être content, mais j’ai pris ceux de ma mère car vous m’en donnez jamais assez... »
J’apprends aujourd’hui qu’elle prend un bi-phosphonate prescrit par le rhumatologue à la suite de sa densitométrie osseuse (Tscore lomb :-2,5 hanche :-1 qui selon les recommandations actuelles ne justifie qu’un « traitement » par calcium oral : mais ce rhumatologue est coutumier du fait).
En effet cette malade de 58 ans a eu une ovariectomie bilatérale en 2002 et ne présente aucune lésion du rachis lombaire.
« Vous faites attention en prenant l’Actonel ? surtout vous, avec votre hernie hiatale ! »
« Non il ne m’a rien dit et je n’ai même pas lu la notice »
Je lui explique alors les modalités particulières d’administration du médicament, étonné qu’on ne lui ait rien expliqué
Mais alors, si c’est si dangereux, je ne sais pas si je vais continuer... De toute façon je
vais lui demander mon dossier à vous remettre ! »
Elle vient aujourd’hui à la consultation pour des douleurs épigastriques irradiant vers le sternum et les bras, ± constrictives, apparues depuis des mois et survenant sans effort, durant 1h...non soulagées par de l’omeprazole (inhibiteurs de la pompe à protons) malgré sa hernie hiatale (confirmée à la fibroscopie il y a un an).
Elle m’en avait déjà parlé il y a 3 mois et j’avais alors recommandé un ECG à faire au cabinet, mais elle n’a pas encore pris de rendez-vous !
L’examen clinique ce jour est rassurant avec un poids à 66kg, une PA à 14/8, un examen cardiovasculaire normal avec FC 68/mn, auscultation normale, abdomen RAS.
Mais je note à l’ECG que je fais au cours de la consultation, un sus-decalage de ST en inférieur, un rythme sinusal à 73, un axe de QRS à 75, un PR à 0,14 centième de seconde.
Les examens biologiques sont normaux, y compris la TSH chez cette femme intelligente, anxio-dépressive, non fumeuse, dont le petit frère est décédé d’un cancer du pancréas il y a 2ans, son autre frère d’un infarctus du myocarde à 49ans, sa mère d’un cancer du poumon il y a un an, et son père d’un cancer de la prostate il y a 8ans.
Je lui demande de faire un test diagnostic en prenant de la trinitrine à la prochaine douleur et de prendre rendez-vous avec le cardiologue auquel je fais une lettre pour lui faire part de ma suspicion de coronaropathie.
Je lui renouvelle le Lexomil* et son Prozac* qu’elle a enfin accepté de prendre en continu depuis 4 mois après deux ou trois tentatives infructueuses .
En partant elle me demande si je peux lui donner du Gaviscon* pour son mari car « je suis sûre, il ne vous a pas tout dit lorsqu’il est venu la dernière fois, mais il souffre encore de son estomac... ».
Après consultation du dossier médical je m’aperçois que je n’ai pas vu depuis 15 mois son mari qui présente en effet un reflux gastro-oesophagien sans oesophagite à la fibroscopie de 2001