Mr Marco G. se présente, un lundi à 18h30, au cabinet de Médecine Générale après avoir pris rendez-vous. C’est la première fois qu’il consulte.
Rapidement, je constate qu’il comprend mal le français, le parle par bribes de mots, mais arrive à le lire un peu. Il est accompagné par un ami qui s’exprime relativement bien en français.
Je comprends qu’il est d’origine Bolivienne, de la région de Potosi ou il travaillait dans les mines. Il est âgé de 35 ans, arrivé en France il y a 6 mois, Il a quitté son pays avec un visa touristique pour sortir sa famille de la pauvreté. Il est en situation irrégulière.
Il ne travaille pas et n’a pas de couverture sociale. En le regardant on est frappé par sa minceur. Il m’explique difficilement par de nombreux gestes et un mélange de mots français et ’espagnols qu’il tousse, crache avec des traces de sang, a des douleurs dorsales et un peu de diarrhée.
A l’examen, Marco G. parait avoir 10 ans de plus, son visage est marqué par de rides, ses mains ont un épiderme épais et irrégulier avec de nombreuses cicatrices de plaie.
Son poids est de 46 kilos pour une taille d’1.68 mètre ; la température axillaire est à 37,3° ; le rachis dorsal présente une statique normale on ne retrouve pas de douleur élective à la pression des vertèbres.
L’auscultation pulmonaire retrouve des râles bronchiques humides disséminés dans les deux champs. La palpation de l’abdomen retrouve un ventre souple, sensible à la pression mais sans défense. Elle met en évidence une hernie inguinale droite, non douloureuse, bien réductible ; les fosses lombaires sont indolores.
L’auscultation abdominale met en évidence de nombreux borborygmes. Le reste de l’examen clinique est sans particularité et me paraît également normal. L’examen des urines à la bandelette multistix ne montre pas d’anomalie.
La reprise de l’entretien avec l’aide de son ami apprend : que Marco G. fume le tabac depuis l’age de 14 ans (20 cigarettes par jour depuis l’age de 20 ans) qu’il chiquait de grandes quantités de feuilles de coca comme tous les ouvriers de la mine pour se donner des forces et diminuer la sensation de faim (pas de pose déjeuner à midi), qu’il inhalait de la poussière dégagée par le travail de mineur qui creuse avec de petits bâtons de dynamites.
Il récupérait le minerai brut dans de gros sacs de toile de 30 à 40 k déversés dans de simples brouettes qui pleines font plus de 100kgs et sont poussées à la main dans d’étroits boyaux souterrains à l’étayage précaire et cela à 4300 m d’altitude. Il nous apprend aussi que la boisson quotidienne au travail est de l’alcool à 96% !! Je n’ose le croire mais il me le confirme.
Les questions sur ses antécédents sont floues et peu informatives (notamment en ce qui concerne ses vaccinations) et les déductions incertaines. Les hypothèses d’une pathologie pulmonaire et/ou infectieuse me semblent les plus importantes à infirmer ou à confirmer :
je tente de lui faire comprendre qu’il est utile de faire des examens complémentaires et d’obtenir une assurance maladie. Je lui écris les adresses d’associations où il pourra se nourrir gratuitement.
Enfin je lui donne l’adresse de la PASS (Permanence d’Accès aux Soins), essayant de lui expliquer que c’est le lieu le plus adapté actuellement pour sa prise en charge médicale et sociale et que j’y travaille avec des gens qui pourront aussi l’aider. Je lui remets une boite de paracétamol 500mg en expliquant et m’assurant qu’il a compris la posologie de 2 comprimés 3 à 4 fois par jour en cas de forte douleur.
Je ne lui demande pas d’honoraires. Deux jours plus tard, je le rencontre à la PASS où je consulte une fois par semaine. Il ne connaît pas son poids antérieur mais depuis quelques temps, il est obligé de serrer beaucoup plus la ceinture de ses pantalons.
Dans un second temps, passé le questionnaire médical, Mr G. laisse libre cours à ce qui le tracasse. Son ami traduit ses appréhensions d’être dans un pays, où il se sent très mal à l’aise car il n’a pas de papiers.
Il n’a pas de possibilité de travailler, donc pas de revenu et pas de quoi envoyer une aide à sa famille restée en Bolivie avec ses frères qui travaillent à la mine, son père dans les plantations de coca et ses cinq enfants qui attendent ses subsides.
Il s’est expatrié en France parce qu’il gagnait trop peu dans son pays et réalisait que « la mine allait le tuer »il avait dans l’idée qu’en France les choses seraient plus faciles.
Il ne s’imaginait pas du tout ne pas pouvoir travailler à cause d’une histoire de papiers... Le pire pour lui, c’est qu’il est actuellement sans travail et a peu de nouvelles de sa famille. Il n’imagine surtout pas retourner chez lui car ce serait un échec cuisant ...
Depuis son arrivée en France, il est hébergé chez cet ami qui l’accompagne ; celui-ci ,en situation régulière, a un emploi fixe ; il l’aide un peu financièrement et, le soir lui donne un peu de nourriture. Toutefois Mr G. n’a souvent pas de quoi s’acheter à manger.
Au fil de la discussion, Mr G. finit par me demander si je ne peux pas lui faire un certificat médical qui lui permette d’avoir un titre de séjour. Je lui explique que ce n’est pas possible mais qu’en revanche l’assistante sociale peut faire une demande d’aide médicale gratuite, pour qu’au moins il ait une couverture sociale.
Enfin je lui propose de faire bilan un sanguin et de prévoir une radiographie pulmonaire et un test tuberculinique pour préciser ce qui altère sa santé et le fait souffrir afin de mieux le soulager.
En conclusion, je lui propose de revenir à la PASS bien sur dés que les examens complémentaires auront été effectués mais aussi quand il veut : s’il souffre, s’il a des difficultés dans ses démarches administratives, une assistante sociale pouvant l’aider, ou si tout simplement il a besoin de parler.
A la fin de l’entretien, il semble un peu rassuré et moins triste, il me remercie avec insistance.