C’est en revenant, consulter l’après-midi que je croise M. et Mme E, ils habitent au-dessus du cabinet. « Bonjour, Docteur je suis contente de vous voir, mon mari a mal au ventre depuis quelques temps, il n’aime pas en parler, mais il faudrait absolument qu’il vous voit car nous marions un de nos fils à l’étranger et nous n’avons plus beaucoup de temps avant notre départ »
« Vous pouvez prendre rendez-vous dés que vous voulez », leur dis-je.
Je connais bien Mme E. âgée 61ans, elle consulte régulièrement pour un état dépressif et pour une hépatite C chronique, évolutive, traitée depuis quelques mois par interféron apparemment sans efficacité.
M. E âgé de 63 ans consulte rarement, il aime dire « moins je vois les médecins mieux je me porte ».Il a pris sa retraite il y a un an, à cette époque il est venu me voir pour un bilan systématique et avait notamment insisté pour avoir un dépistage du cancer de la prostate par PSA.
Il m’avait d’autre part déclaré très fier de lui qu’il avait profité de son premier jour de retraite pour arrêter définitivement de fumer (tabagisme estimé à 40PA) et avoir réussi sans aucune aide médicamenteuse. Il n’a pas d’antécédents médicaux particuliers. Il a 3 enfants en bonne santé de 37 ans, 35 ans et 28 ans, et 2 petits enfants.
C’est environ une semaine après les avoir rencontré dans le hall de l’immeuble, que Mr E vient à ma consultation.
« Bonjour, M. E racontez moi ce qui vous arrive » :
« Eh bien Docteur depuis quelques temps, j’ai mal au ventre et j’ai l’impression d’être constipé, ce qui n’est pas dans mes habitudes en principe je suis bien réglé je vais à la selle tous les matins ».
« Depuis quand présentez vous ces symptômes »
« Cela a commencé quelques semaines avant que ma femme vous en parle, mais vous la connaissez, elle est toujours très inquiète je veux juste un traitement pour la constipation car nous partons en fin de semaine pour le mariage de notre fils »
« Vos selles, vous n’avez pas noté d’aspect inhabituel ? »
« Non, comme d’habitude, qu’est-ce que vous entendez par aspect inhabituel ? »
« Pas de glaires, pas de sang, pas de couleur noire ? »
« Non pas du tout sinon je serai venu vous voir tout de suite, c’est simplement qu’il peut se passer deux jours sans que j’aille à la selle et... excusez moi des détails mais qu’elles sont comment dire plus fines »
« Et les douleurs ? »
« J’ai mal les jours ou je suis constipé, c’est comme de la colique et si je prend du phloroglucinol (spasfon R) cela me soulage mais il faut que j’en prenne au moins 4 par jour »
Je demande au patient de se déshabiller afin de l’examiner :
Mr E est en bon état général, il ne présente pas de signe d’anémie, il pèse 70 kilos il n’a pas maigri par rapport à l’année dernière, son abdomen est souple, non douloureux sans masse palpable, le foie est de taille normale je ne retrouve pas d’adénopathie, le toucher rectal est sans particularité, la prostate n’est pas augmentée de volume.
A la suite de cet examen et une fois le patient assis en face de moi je lui explique :
« Monsieur E, je vais vous donnez un traitement contre votre constipation et les douleurs mais je suis un peu étonné par les symptômes que vous présentez et leur caractère récent ; je préfère que vous passiez une coloscopie afin de vérifier votre intestin. Il n’y a pas d’urgence mais je pense que c’est préférable ». Je lui demande de me précisez si ses parents ont eu des problèmes intestinaux
« Je ne sais pas grand chose sur mes parents, ils sont morts, j’étais très jeune et de toute façon nous ne parlions pas de ces choses là ». Pour l’instant j’ai besoin du traitement pour ma constipation, pour la coloscopie je veux bien la faire mais il faudra que nous en reparlions à mon retour »
« D’accord, je vous prescris donc un traitement pour la constipation, je vous fais aussi un courrier pour passer une coloscopie ; vous pouvez prendre rendez-vous avant de partir afin de la passer quand vous serez rentré. » « Très bien Docteur, je dois prendre rendez vous auprès de qui ? »
Environ un mois après cette consultation, je rencontre le patient en dehors du cabinet, il m’assure qu’il a pris rendez-vous à l’hôpital Henri Mondor pour passer la coloscopie car ses douleurs ne se sont pas arrangées.
2 semaines plus tard, je reçois le compte-rendu de la coloscopie qui décèle la présence d’une tumeur sténosante du sigmoïde, il s’agit d’un adénocarcinome moyennement différencié infiltrant.
Le scanner abdominal montre de nombreuses localisations secondaires hépatiques de petites tailles. Le patient est opéré rapidement, l’intervention chirurgicale consiste en une sigmoïdectomie avec anastomose colorectale. Il est adressé au service d’oncologie pour une chimiothérapie.
Je revois le patient à son domicile entre 2 séances de chimiothérapie. Sa femme est très inquiète car depuis ce matin son mari à 38° de fièvre et une toux, peu productive. Mr E que je n’avais pas revu depuis son hospitalisation, est amaigri, asthénique, assis dans un fauteuil, sans réaction, expliquant difficilement ce qu’il ressent. Après un contact téléphonique avec l’oncologue, je lui prescris de l’amoxicilline 3g/j, la fièvre cédera en 48 heures.
Sa femme me parait elle aussi très fatiguée, je lui propose compte tenu de l’état de son mari de mettre en place une hospitalisation à domicile, les oncologues souhaitant que les cures de chimiothérapie soient réalisées en hôpital de jour.
Le patient n’ayant pas d’autres soins médicaux, l’hospitalisation à domicile n’est pas acceptée. Je rédige alors une ordonnance pour le passage d’une infirmière pour la toilette et un certificat pour une aide ménagère.
Quelque temps plus tard, je suis appelé par la femme du patient pour des vomissements bilieux importants pour lesquels je l’hospitalise aussitôt. Après quelques jours pendant lesquelles il a été mis en aspiration, il rentre chez lui avec cette fois mise en place de l’HAD. Deux jours après son retour Mme E m’appelle car son mari est allongé inerte dans son lit
A mon arrivée, je ne peux que constater le décès brutal du patient. Après un long entretien avec sa femme sur les causes éventuelles de sa mort et sur ses dernières semaines, je rédige le certificat de décès.