Je vais ce jour en visite chez Mme Malo D. 88 ans, que je vais voir tous les 2 mois. Je me rends chez elle car elle ne peut plus se déplacer à l’extérieur depuis plusieurs années, en raison d’une impotence fonctionnelle due à une arthrose sévère invalidante.
Elle a déjà été opérée il y a plus de 10 ans des deux hanches avec 2 prothèses totales, et il y a 6 ans du genou droit avec également une prothèse totale. Le genou gauche mériterait lui aussi une prothèse mais la patiente l’a refusé car elle en a eu assez des séjours à l’hôpital et en rééducation et préfère rester chez elle.
Au plan de la vie quotidienne, elle est également très gênée par ses épaules, car elle n’a plus de coiffe de rotateurs fonctionnelle, avec une arthrose scapulo humérale importante. Son arthrose lombaire ne la fait habituellement pas trop souffrir et n’est pas trop handicapante du fait de la limitation très importante de son autonomie par ailleurs.
Elle vit seule à domicile dans une petite maison de ville avec un passage quotidien de son fils et de sa fille qui se relaient pour ouvrir la maison le matin et la fermer le soir et lui faire des courses.
Elle est traitée par ailleurs pour des phlébites à répétition (3 épisodes dont une thrombose remontant à la veine cave) et un ATCD d’embolie pulmonaire, par anticoagulants oraux (Coumadine 5x1 comp/jour). Elle prend un IEC et un diurétique thiazidique (Enalapril/HTZ) pour une HTA équilibrée par le traitement. Par ailleurs, son reflux gastro oesophagien sur hernie hiatale est bien soulagée par un IPP au long cours (Omeprazole 10mg).
Je trouve à mon arrivée Mme D. alitée, en robe de chambre, comme lors de chacune de mes visites.
« Ah ! Bonjour docteur, je vous attendais. En ce moment, ça ne va pas bien fort. J’ai fait un faux mouvement en me levant la semaine dernière et depuis j’ai mal au dos. Alors, avec le reste, c’est pas la fête. Le Paracétamol 1000 que je prends d’habitude n’est pas terrible, j’ai toujours mal ».
« Est-ce que ça vous fait mal la nuit, est ce que cette douleur vous réveille ? »
« Quand je suis calée ça va Docteur mais quand je veux bouger, je peux pas le faire »
« Racontez-moi un peu comment vous vous débrouillez dans la journée avec cette douleur »
« Mon fils m’aide à me lever, ça va ; mais je dois faire drôlement attention dans la douche, j’ai peur de tomber ; avec le tabouret que m’a installé mon fils, ça va, je me douche assise mais quand même ce n’est pas pratique. Après vous savez je me débrouille, je fais pas grand chose mais vous me connaissez docteur, j’aime pas me plaindre ; c’est comme ça, je vais pas tout le temps me lamenter, mais il me faudrait des médicaments plus forts, et surtout que je supporte, car vous me connaissez docteur, les médicaments et moi ça fait deux ».
L’examen cardiovasculaire est sans particularité et sans modification. La PA reste à 130/70. J’examine alors la patiente d’abord alitée ; les mouvements passifs des membres inférieurs sont possibles et identiques à l’habitude avec une flexion de hanche droite maintenant limitée à 90° suite à un enraidissement progressif, et à 110° à gauche. Le genou droit fléchit à 110° sans difficulté mais la flexion est douloureuse à gauche et limitée à 90°.
Je l’aide à s’asseoir doucement. En palpant les vertèbres dorsales, la pression de L3L4L5 est douloureuse sans signe de radiculalgie. Les autres étages lombaires et le rachis dorsal, sont peu douloureux. Le rachis lombaire est comme d’habitude très raide, dans tous les plans, dans le contexte d’une arthrose postérieure importante, d’une discarthrose étagée avec des ostéophytes exubérants.
« Je n’ai pas de signe inquiétant mais votre arthrose est vraiment importante. Je pense qu’il n’y a rien de plus. Si jamais la douleur allait en s’accentuant, on vous ferait une radio pour vérifier que vous ne vous êtes pas tassé une vertèbre. Mais pour le moment, je n’ai pas envie qu’on vous trimbale à la radio si ce n’est pas indispensable, car le transport et l’examen vont majorer vos douleurs. Je vais vous prescrire un traitement plus fort pour que vous ayez moins mal. »
Je prescris donc une association tramadol-paracétamol à demi-vie courte) : 3 à 4 comprimés/jour à prendre toutes les 6 heures. La patiente me demande de renouveler par ailleurs son ordonnance.
« Est ce que vous allez vous débrouiller sans problème pour le lever et la toilette ? »
« Ah oui docteur, je ne veux personne, je préfère me débrouiller seule »
« On va essayer comme ça mais si vous avez du mal, vous me promettez de me dire, car une aide extérieure pourrait vous être utile ».
« On reste comme ça pour le moment, je pense que ça va aller, et si ça va pas, je verrai avec mes enfants ».
Après avoir conclu l’entretien, fait les ordonnances, je demande avant de partir à Mme D. de me rappeler le surlendemain pour me tenir au courant de l’évolution.
L’après-midi en consultation, je reçois un appel de la fille de Mme D. pour me demander de faire un certificat dans le but d’augmenter le nombre d’heures d’aide ménagère. « Elle n’a que 10 heures/mois actuellement, et il faudrait passer à 20 heures, pour qu’il y ait un passage plusieurs jours/semaine ».
Je lui demande de passer prendre le certificat et lui assure que je referai les papiers nécessaires si le CCAS de la mairie me redemande la justification du nombre d’heures.
« Docteur, elle a vraiment très mal, il ne faudrait pas lui donner de la morphine quand même ? » Après avoir justifié la thérapeutique actuelle, je conviens avec la fille qu’elle me tiendra au courant de son avis sur l’évolution dans les jours à venir.