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Edito de Novembre 04

 

Bonjour,

C’était la dernière résidente du semestre, et peut être la dernière tout court puisque me voilà enseignant sans emploi maintenant.

Mariée à un non-médecin, mère de famille, elle ne savait pas trop si elle allait faire de la médecine générale ou non. Elle avait envie d’en faire, mais elle se disait que c’était trop dur, qu’il y avait trop de boulot. Elle ne voulait pas se sacrifier.

Elle est pourtant venue dans ce cabinet où on lui avait dit qu’il y a un chieur, qui emmerde les étudiants avec l’éthique, les pauvres et la médecine fondée sur les preuves. C’était le dernier stage disponible. Pas le choix, la pauvre. En plus c’était la banlieue, que des pauvres avec la CMU, des "qui veulent pas se soigner", des "qui veulent rien faire", etc...

La médecine générale c’était bien ce qu’elle voulait faire, mais elle voulait pas que ça soit toute sa vie.

Comme 8 heures c’était trop tôt pour son bébé, on s’est mis d’accord pour qu’elle arrive à 9 heures. Il suffisait de se mettre d’accord. Si elle devait aller chercher son bébé malade, elle y allait. Elle a vu aussi qu’on pouvait gagner correctement sa vie en faisant 15 actes par jour, et en ayant une journée par semaine pour faire autre chose.

Elle a vu que ça ne remettait pas en question la qualité des soins, au contraire même, on avait du temps pour éduquer, pour écouter. Alors les patients qui sont dans ce cabinet, ils ne le sont pas pour rien. Des maladies graves "comme à l’hôpital" elle en a vu, et elle les a soigné même. La médecine générale ça n ’est pas de la bobologie.

Elle a vu qu’on pouvait accompagner des patients jusqu’au bout sans y passer ses nuits. Elle a vu qu’on pouvait faire de la gynéco, de la pédiatrie. Elle a vu d’autres femmes médecins mères de famille qui ont su s’organiser, en s’associant entre elles, à mi-temps et que c’était vivable et viable. Elle a vu qu’on pouvait prendre le temps de se former, correctement, tout seul comme un grand, sans vendre son ventre et son âme à l’industrie. Elle a vu qu’on pouvait passer du temps avec ses enfants, prendre des vacances, même un mois d’affilée, et que les malades étaient toujours là. Elle a vu que la médecine générale, c’était possible de la faire pour des êtres humains normaux, pas plus géniaux ni passionnés que les autres, pas des bêtes de boulot, et de prendre son pied quand même.

Elle a vu qu’à l’hôpital, ça n’était pas toujours la vérité, que le port de la blouse blanche ne donnait pas la science infuse. Elle a vu que la médecine générale ça n’était pas toujours de l’aimable bricolage, que ça pouvait être rigoureux, argumenté, sans être rigide. Elle a bien aussi vu que tout n’était pas rose dans la médecine : la politique, la fac, les labos, l’argent, la sécu, les patients, etc. Mais que ça dépendait si on vivait ça comme une épreuve à subir ou un défi à relever. Elle a vu tout ça la résidente.

Et à la fin du stage le dernier jour, elle a dit : "C’est le premier stage d’où je vais regretter de partir. Et je sais pas qui du maître de stage ou de la résidente avait le plus les larmes aux yeux ce soir-là. Alors le maître de stage a osé parlé. Il a osé parlé de spiritualité, comment la rencontre de l’Autre souffrant pouvait aussi donner du sens à son métier, mais donner du sens à sa vie personnelle aussi, sans se laisser bouffer, sans se sacrifier, en étant un simple médecin de base.

Et le maître de stage avait l’impression que la résidente comprenait. Et elle savait qu’elle ferait de la médecine générale plus tard, celle qu’elle avait envie de faire, comme elle avait choisie de la faire, pour elle, et pour les autres, dans une société à transformer.

Pourquoi tout ce baratin me direz-vous ?

Parce que bien sûr c’est pas si simple la médecine générale, c’est pas tous les jours les petits oiseaux et le coucher de soleil sur la mer. Faites moi confiance, j’en sais quelque chose.

Bien sûr "on" veut la mort de la médecine générale, bien sûr que les études ça déforme à la médecine générale. Bien sûr que tout est à gagner soi-même à la force du poignet, on ne nous le donnera pas. Mais dans ce milieu politique, cette Université, cette profession, globalement hostiles à la médecine générale parce que d’abord hostiles à l’Homme, où on ne peut tout maîtriser, le premier service que l’on peut rendre à nos étudiants, c’est d’abord de ne pas les dégoûter.

Enseignons leur que la médecine générale c’est d’abord un métier "possible" . Ils comprendront ensuite par eux-mêmes que c’est un métier génial.

Amitiés.

Philippe FOUCRAS

 
Publié le dimanche 6 mars 2005
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